Sep 162012
 

C’était un présent des cousins dont la spécialité était d’offrir les cadeaux les plus originaux. Un serpent noir, fier et menaçant avec des yeux rouges et brillants comme des rubis, le genre de prédateur mauvais qui vous saute dessus sans raison… sauf que ce spécimen est un jouet en plastique. Après de bonnes rigolades le reptile – chinois de naissance – termina dans la salle de bain. Il se tint là sagement pendant près de vingt ans…

***

En dépit de tous ses charmes la maison est en vente depuis plusieurs mois, victime de l’implosion du marché immobilier. Aujourd’hui la famille se rend à l’école pour voir la pièce de théâtre de fin d’année. Le téléphone sonne alors qu’ils passent la porte : leur agent Lisa veut amener des clients pour une visite impromptue. « Super ! » dit Steve. « Pour une fois on n’aura pas besoin de se cacher dans le garage*. »

Lisa est une perfectionniste : elle se pointe à la maison bien avant l’heure dite pour inspecter les lieux et faire du rangement. Elle arrange les dessus-de-lit, donne du volume aux coussins et ouvre tous les rideaux pour faire entrer plus de soleil. Elle ouvre la porte de la salle de bain, aperçoit le serpent, pousse un cri digne d’une actrice de film d’horreur, et claque la porte. Elle appelle Steve mais évidemment les parents ont éteint les téléphones portables pendant la pièce de leurs enfants. Et merde ! Elle appelle son mari : il saura quoi faire. Dix minutes plus tard John arrive, armé d’une pelle. Il ouvre la porte de la salle de bain délicatement, jette un œil prudent, et referme la porte en douceur, ne voulant pas déranger l’animal sauvage. Il se retourne vers sa femme, pensif, tenant la pelle d’une main et se grattant le menton de l’autre.
- « Il est juste à côté de la cuvette, si je l’attaque je risque de casser quelque chose, est-ce que c’est un problème ? »
- « Evidemment que c’est un problème ! » rétorque t-elle, furieuse. « Comment est-ce que je vais pouvoir vendre cette foutue maison si tu défonces la cuvette des WC avec ta pelle à la con ? »
Lisa appelle la SPA et reste en attente pendant un quart d’heure avant de raccrocher. Les acheteurs doivent arriver d’ici vingt minutes. Elle tourne en rond dans la cuisine comme un lion en cage. « Réfléchis ! Qui pourrait nous débarrasser de ce putain de serpent ? » Ses yeux tombent sur un post-it collé sur la porte du frigo : les coordonnées de la femme de ménage. Peut-être a-t-elle déjà vécu ce genre de situation… ça vaut le coup d’essayer.
- « Bonjour, je m’appelle Lisa et je suis l’agent immobilier de Steve. Je suis à leur maison et il y a un serpent dans la salle de bain. Est-ce que vous pouvez venir tout de suite et nous en débarrasser ? »
- « … »
- « Vous avez comprenez ce que je dis ? C’est une urgence ! »
- « Attendez une seconde. Vous dîtes que le serpent est dans la salle de bain. Est-ce qu’il ne serait pas à côté de la cuvette des WC par hasard ? »
- « Si. En tous cas c’est là qu’il était quand j’ai regardé, il y a quelques minutes. »
- « Je ne crois pas qu’il va se déplacer beaucoup. C’est un jouet en plastique. »
La fille rit de bon cœur mais Lisa a déjà raccroché.

Après la pièce Steve regarde son portable ; il y a un message de Lisa. Il croise les doigts et fait une rapide prière : avec un peu de chance il va recevoir une offre cette fois. « Steve, c’est Lisa. Je voulais juste vous demander comment on peut être assez STUPIDE pour avoir un faux serpent dans sa salle de bain, surtout quand on essaie de vendre sa maison. » Il remet le téléphone dans sa poche et se demande comment on peut être assez stupide pour croire que c’est un vrai serpent.

 

Cédric, 16 septembre 2012
PS : Merci Steve pour avoir partagé ton histoire qui m’a inspirée pour écrire ce texte.

* : Note pour les non-américains : il est pratique courante aux USA pour les propriétaires de quitter leur maison pendant que des acheteurs potentiels la visitent – afin qu’ils puissent s’imaginer y vivre au lieu de la considérer comme le chez-soi de quelqu’un d’autre.

Apr 232012
 

Un soir j’étais à un dîner. La conversation était animée et éclectique. C’était en gros à propos de thèmes sociaux et politiques. Mais alors que j’écoutais je remarquai une tendance à parler de comment ils ne gèrent pas le gouvernement de manière responsable, comment ils ne fabriquent pas des produits de qualité, comment ils ne rapportent pas les nouvelles de manière factuelle.
Le message de base était qu’ils gâchaient le monde, et qu’il n’y avait rien que nous puissions y faire.
« Attendez une minute. » je dis. « Qui est-ce que le ils dont vous n’arrêtez pas de parler ? »
Je reçus de nombreux regards confus. Tout le monde autour de la table à part moi savait qui ils étaient.
« Écoutez, » je dis, « Je ne crois pas que cela résolve quoi que ce soit d’imaginer un monde de méchants sans visage. Il n’y a pas de ils. Il n’y a que des gens comme nous. » […]
Le silence se fit autour de la table.
« Je ne sais pas ce qui en est pour vous, » je dis, « mais je crois que je suis plutôt intelligent, et je ne gère pas toujours ma propre vie si bien que ça. Je fais des erreurs et je déconne. Je fais des choses que je regrette. Je dis des choses que j’aimerais bien n’avoir jamais dites. Beaucoup des gens que vous voyez interviewés à la télé ont des boulots impossibles. C’est juste une question de savoir à quel point ils vont mal les faire. Mais je ne vois aucune grande conspiration. Les gens font de leur mieux. »
La tablée demeura silencieuse.
« Et ce qu’il y a de vraiment injuste à faire d’eux le problème, » je dis, « c’est que vous abdiquez votre propre responsabilité. Une fois que vous dîtes que de mystérieux ils ont le contrôle, alors vous pouvez vous asseoir confortablement dans votre fauteuil et vous plaindre de la manière dont ils l’exercent. Mais peut-être qu’ils ont besoin d’aide. Peut-être qu’ils ont besoin de vos idées et de votre support et de vos lettres, et de votre participation active. Parce que vous n’êtes pas impuissants, vous êtes des participants dans ce monde. C’est votre monde, aussi. »
Je me trouvais là, à prêcher à la table du dîner. Je me sentis embarrassé et me tus.

Michael Crichton, « Voyages » (1988)
Extrait traduit de l’anglais par Cédric

Feb 192012
 

« Où trouve t-on le meilleur café d’Amérique Centrale ? » La touriste New Yorkaise bruyante et désagréable m’interroge pendant le dîner. Je déteste la question. Un voyage est un ensemble d’expériences, certaines plus plaisantes que d’autres, mais jamais meilleures : elles sont ce qu’elles sont. J’ai appris plus sur moi-même en venant à bout de difficultés qu’en sirotant des cocktails devant un coucher de soleil de carte postale. Mais la fille ne s’intéresse pas à cela. Elle veut juste savoir où trouver « le meilleur café ». Je doute qu’elle apprécie mon opinion, alors pourquoi la lui donnerais-je ? Mais sa voix aigüe et inquisitrice a semé le silence autour de la table : tous les yeux sont maintenant tournés sur moi. Il faut que je dise quelque chose, et vite. Une réponse laconique sort de ma bouche, court-circuitant mon cerveau : « Le Salvador ». Prétendant être intéressée, elle répond : « Ah oui, vraiment ? » Puis elle recommence à parler d’elle-même. Bla bla bla. Les mots s’éloignent. Je zappe.

En réalité ma tasse de kawa préférée ne vient pas du Salvador : j’aime le goût de l’instantané Nescafé. Presque tous les matins je m’en prépare une petite tasse. Avec la bonne quantité de poudre et de sucre, le breuvage noir est meilleur à mon goût que n’importe quel Arabica ou Robusta fraîchement moulu. Peut-être que cela remonte à la fin de mon adolescence quand je savourais un grand bol pour m’aider à me réveiller tous les jours avant l’école. Quoi qu’il en soit Mademoiselle Egocentrique ne peut pas comprendre. Elle vit dans un monde où les meilleures choses dans la vie sont connues objectivement et étiquetées de manière scientifique. Les meilleurs livres sont dans la liste du New York Times, les meilleurs hôtels dans le Guide du Routard et les meilleurs films sont ceux qui reçoivent les louanges des critiques.

Ras le bol !

Dans mon monde l’instantané Nescafé est le meilleur café. Dans mon monde les meilleurs livres sont ceux qui parlent à mon cœur, pas ceux qui utilisent des mots sophistiqués et qui récoltent les prix littéraires. Dans mon monde les meilleurs hôtels sont ceux dont aucun guide de voyage ne parle : on les trouve, tout simplement – ou peut-être qu’ils nous trouvent.

Nous sommes tous maîtres de notre propre monde, libres de décider ce que nous aimons ou pas, ce qui est important ou pas. Tant que nous restons fidèles à nous-mêmes personne ne peut nous enlever cela. C’est notre secret, notre trésor.

 

Cédric, 19 février 2012

Feb 092012
 

« Est-ce qu’on vous a parlé de l’eau ? » me demanda l’adolescent à la réception de l’hôtel hier soir. Je fis non de la tête avec un regard vide. Il expliqua qu’il n’y aurait pas d’eau courante depuis ce matin 8 heures jusqu’à demain matin 7 heures. J’accueillis la nouvelle par un haussement d’épaules : c’est juste pour un jour, il n’y a pas mort d’homme. De toutes façons nous buvons de l’eau en bouteille – une précaution pour réduire notre exposition aux bactéries locales.

Il est 17h et j’ai baigné dans mon jus toute la journée. Température ambiante : 30 degrés. Taux d’humidité : 75%. Je sens ma propre odeur corporelle, et ce n’est pas une expérience agréable. Faire mon conditionnement d’Ars Martiaux était sans doute un peu fou dans de telles circonstances mais je suis privé de sport depuis plusieurs jours : le désir d’un entraînement a pris le dessus sur la peur du parfum d’aisselles. Maintenant il n’y a plus d’échappatoire : il faut que je prenne une douche non seulement pour moi-même mais aussi pour tout individu dans un rayon de 3 mètres, ce qui peut rapidement devenir une foule dans une ville aussi dense que Carthagène.

Je demande au personnel un seau d’eau. Ils ont accumulé des réserves du précieux liquide dans de grands tonneaux afin de pouvoir subvenir aux besoins essentiels de leurs clients, comme remplir le réservoir des toilettes ou faire des ablutions. Cinq minutes plus tard je suis debout dans la douche avec les pieds dans un seau. Comment suis-je sensé m’y prendre au juste ? Je décide d’utiliser une bouteille vide pour me verser l’eau sur la tête. Ça devrait marcher.

Ces derniers jours je me suis lavé les cheveux au savon : j’ai été assez bête pour ranger le shampooing dans une valise qui est maintenant dans la voiture, au sein d’un container scellé paré à embarquer dans un cargo. Heureusement hier j’ai acheté une bouteille de shampooing à la boutique du coin. Du shampooing pour bébé : le seul truc qui ne semblait pas trop chimique. Après m’être mouillé les cheveux à l’aide de la bouteille et du seau, je verse du shampooing. Le liquide est collant et ne mousse pas du tout. J’en verse plus. À présent mon cuir chevelu est tout graisseux. Qu’est-ce que c’est que ce shampooing ? En proie au doute, je relis l’étiquette attentivement : de l’huile pour bébé !

Quelques minutes et trois savons plus tard, l’huile a presque disparu et je suis presque propre. J’aperçois mon reflet dans le miroir : mes cheveux ont le même aspect brillant que ceux des stars de ciné dans les vieux films en noir et blanc. Je me demande si eux aussi utilisaient de l’huile pour bébé.

 

Cédric, 9 février 2012

Dec 302011
 

Ma femme me regarde avec des revolvers dans les yeux et dit d’un ton faussement anodin : « Tu as oublié de me dire que ta prof d’espagnol était aussi bonne. » Houlà ! C’est le genre de conversation qui ne peut que se passer mal ou pire, selon ma réponse. Pense ! Vite ! Il ne m’ait jamais venu à l’idée qu’elle était « bonne » mais maintenant que je la vois s’éloigner sur la plage avec son bikini, je me rends compte que je suis dans de beaux draps. Si je nie en bloc je vais avoir l’air d’un menteur. D’un autre côté, admettre que ma prof est sexy ne semble pas être un bon moyen de clore la discussion. La plage se transforme en sables mouvants sous mes pieds. Que puis-je dire ? Pris complètement au dépourvu, incapable de trouver quelque chose de plus convaincant, je réponds : « C’est juste ma prof d’espagnol. Elle est mariée avec un beau surfeur baraqué. » En moins d’une demi-seconde, l’arme fatale recharge et fait feu de nouveau : « Et bien moi aussi ! » Curieusement çà ne me fait pas l’effet d’un compliment. Je donnerais n’importe quoi pour changer de sujet. Heureusement le soleil commence à se coucher dans l’Océan Pacifique, fournissant ainsi une diversion idéale.

Si j’avais été un peu plus affûté j’aurais dit : « D’habitude elle ne vient pas habillée en bikini quand elle donne des cours d’espagnol. »

 

Cédric, 30 décembre 2011

Nov 032011
 

Bonjour, je m’appelle Cédric et je suis un alcoolique. Enfin, pas vraiment… en fait pas du tout. Mais pour une raison qui m’échappe ma belle-mère est persuadée que je le suis, et quoi que je dise ou fasse elle ne changera pas d’avis. Quand elle nous rend visite il y a deux scénarios possibles : soit le casier à vin contient des bouteilles et elle s’écrie « Oh mon Dieu ! Tu vas boire tout çà ! » – soit le casier est vide et elle dit « Oh mon Dieu ! Tu as tout bu ! » Dans les deux cas la conclusion est la même : je dois être un alcoolique. Peu importe que je ne me sois jamais vraiment intéressé au vin, et que je boive rarement plus d’un verre à la fois. La consommation de vin de Mai est plus grande que la mienne en dépit de sons poids plume et de ses gènes asiatiques, mais personne ne veut le croire.

L’ironie ultime est que mon accusatrice, la mère de Mai, prépare de l’alcool de riz « maison » avec une teneur en alcool suffisante pour désinfecter n’importe quelle plaie. La dernière fois qu’elle nous a fait cadeau d’une bouteille (nous avons bien essayé de refuser mais elle n’a accepté aucune excuse) nous avons ainsi décidé qu’il serait plus approprié de la ranger dans l’armoire à pharmacie. La gnôle vietnamienne y est restée jusqu’à ce que je lui trouve une autre fonction : mélangée à l’essence dans le réservoir de la voiture, la mixture améliore la performance du moteur, un peu comme la nitroglycérine.

La famille est réunie pour Thanksgiving. Sur la table : une énorme dinde farcie et une bouteille de vin, que l’on me demande d’ouvrir car on me considère comme un expert dans ce domaine. Mai demande : « Maman, penses-tu que Cédric est un alcoolique ? » Elle répond avec un sourire tendre : « Oui, mais ce n’est pas de sa faute : il est Français ! »

 

Cédric, 2 Novembre 2011