Feb 182013
 

Vêtu tout de noir, l’homme noir portait des dreadlocks et des lunettes noires. Sur le sol à côté de lui se trouvaient un sac marin noir, une valise à roulettes noire, et un sac poubelle noir. Un chapeau de paille couvrait son crâne.

Il frottait le sol en mouvements circulaires, marmonnant et mettant sa main dans le sac poubelle puis la retirant. San Francisco grouille de gens et de comportements excentriques – il en faut plus pour me déranger, ou même pour m’étonner. Alors je m’assis sur le banc et profitai de la vue de la Cité pendant que mes chiens vadrouillaient dans la verdure, le corps entier suivant le nez sur la piste de quelque rongeur ou morceau de quesadilla.
- « Salut Man, » dit l’inconnu. « Comment ça va ? »
- « Bien, » je répondis. « C’est une belle journée ensoleillée. Et toi, ça va ? »
- « Ça va bien, Man. Ça va bien. Merci. »
- « … »
- « Aujourd’hui c’est mon anniversaire et je donne de l’énergie gratuite. »
- « Et bien, bon anniversaire ! »
- « Merci, Man. Tu sais, c’est ça que je fais. Je donne de l’énergie aux gens gratis. »
- « Cool. C’est très généreux. »
- « Tu sais, Man, l’énergie, faut qu’elle bouge tout le temps. Si tu essaies de la garder pour toi, tu vas contre la Nature. Un jour ou l’autre elle ressortira de toi sous une forme différente, pas forcément très agréable. Alors faut la faire circuler sans arrêt. Toute l’énergie que tu reçois, faut la passer à quelqu’un d’autre. »

On rencontre rarement la réincarnation Rastafarienne de Yoda, même à San Francisco. Je fis quelques pas vers l’homme.
- « Oui, ça m’intéresse, » dis-je. « J’aimerais de l’énergie gratuite. »
- « Ok. C’est ça que je fais. C’est ça que je fais. Laisse-moi juste me préparer. »
Il retira les morceaux de ruban électrique noir qui couvraient le bout de ses doigts – hommage à Michael Jackson ou moyen ingénieux de conserver son énergie ? Lui seul le sait – et réorganisa les sacs noirs plusieurs fois. Puis il retira ses lunettes noires. « En ligne droite », marmonna-t-il. « Oui, c’est bien… Un… Deux… Trois… Bien ! Maintenant donne-moi ta main.»

Je lui tendis la main droite, qu’il saisit délicatement. Il ferma les yeux et enveloppa ses deux mains autour de la mienne. Ses paumes et ses doigts rayonnaient de chaleur. Les miens étaient froids, comme toujours en hiver. « Tout ce qui compte c’est l’Amour, Man. Là je t’envoie l’énergie. Je t’envoie de l’Amour. »

Il ouvrit les yeux et relâcha ma main, à présent chaude comme la sienne. « Tout ce qui compte c’est l’Amour, Man, » répéta-t-il. « Souviens-toi que tu peux pas garder ça pour toi. Faut que tu passes l’énergie à quelqu’un d’autre. »

Maintenant tends la main et ferme les yeux.

 

Rastafarian manCédric, février 2013

Jan 212013
 

Stinson Beach on my birthdayAujourd’hui j’ai 38 ans. Mai s’est levée à l’aube et elle est en route pour le bureau. Quand elle m’a demandé il y a quelques semaines ce que je voulais pour mon anniversaire ma réponse a été facile : se réunir avec un petit groupe d’amis, partager un bon dîner et aller danser en boîte. Je regarde ma montre : 8h15. La soirée commence dans 705 minutes (soit 42.300 secondes). Je m’assois au bureau et débute mon rituel matinal, couchant sur le papier les rêves de la nuit passée et les pensées et émotions du matin. Qu’est-ce que j’ai envie de faire aujourd’hui ? Je n’ai pas vu l’Océan de près depuis des mois, et ça me manque. Le son fracassant du ressac, la sensation de la brise marine sur ma peau, la chaleur douce du soleil en hiver… Manly baille et Biela me lance son regard d’hypnotiseur. Ces chiens ont une manière très claire de me faire comprendre que c’est l’heure de la promenade.

Sur le flanc de Tank Hill se trouve un coin de verdure, de terre et de rocaille avec une vue imprenable de San Francisco, du Golden Gate Bridge et de la côte Pacifique au-delà : c’est ici que mes chiens emmènent promener leur humain deux fois par jour. Un homme vêtu de noir est assis à l’endroit où j’ai l’habitude de me poser et de profiter de la vue pendant que Manly et Biela reniflent, courent et vaquent à leurs occupations canines. Qu’est-ce que ce type fait là ? C’est MON coin secret, MA vue, MON trésor matinal. Je l’ignore et me tiens à distance, attendant que l’intrus s’en aille.

Il reste.

« Hé frangin, est-ce que tu sais ce qu’est le premier point, celui qu’on aperçoit là-bas ? » L’homme lève son doigt vers l’horizon, juste au-delà de l’extrémité Nord du fameux pont rouge qui est devenue un symbole de La Ville qui est mon chez moi. Je regarde aux alentours, espérant que l’inconnu parle à quelqu’un d’autre, mais il n’y a personne en vue.

MOI : « Je ne suis pas sûr. C’est peut-être Point Reyes. »
L’HOMME : « Tu crois ? »
Je me rapproche de lui et observe la côte Pacifique, essayant de répondre à cette simple question sur un paysage qui est sous mon nez deux fois par jour depuis 6 mois. Je ne m’en suis jamais préoccupé jusqu’à présent.
MOI : « En fait, non : Point Reyes est plus au Nord. Ça pourrait être Stinson Beach. »
L’HOMME : « Ah oui, je crois que t’as raison. Ça doit être Stinson. »
MOI : « … »
L’HOMME : « Demain c’est mon anniversaire, et c’est la première fois que j’ai un temps comme ça. »
MOI : « … »
L’HOMME : « Tu sais, normalement il fait froid et il pleut. »
MOI : « … »
L’HOMME : « Je pense que je vais aller à Stinson demain. J’ai des amis là-bas et je ne les ai pas vus depuis bien longtemps. »
Je ne crois pas aux coïncidences. Il y a une raison pour que cet inconnu croise mon chemin aujourd’hui.
MOI : « Bonne idée. En fait aujourd’hui c’est mon anniversaire et je pense que je vais aller à la plage aussi. »
L’HOMME : « Vraiment’ c’est le tien aujourd’hui ? Joyeux anniversaire frangin ! »
MOI : « Merci. Joyeux anniversaire à toi aussi. »
L’HOMME : « Je m’appelle Adam. » Il sourit, sans se soucier de ses quelques dents manquantes, et tend la main. Je la serre.
MOI : « Enchanté. Moi c’est Cédric. »
ADAM : « Enchanté. »
MOI : « … »
ADAM : « … »
MOI : « … »
ADAM : « Il faut juste que je trouve comment obtenir l’argent. »
Il dit ces mots à voix basse, les yeux fixés sur l’horizon. On dirait qu’il parle tout seul. Les chiens sont maintenant assis à nos côtés ; ils aiment bien Adam. Il caresse Biela en douceur ; je fais de même avec Manly.
MOI : « Combien ça coûte un ticket de bus pour Stinson ? »
ADAM : « Je sais, pas, peut-être 7 dollars 50 pour l’aller et autant pour le retour, dans ces eaux là. »
Je sors un billet de 20 dollars de mon portefeuille et le lui tends.
MOI : « Joyeux anniversaire Adam. S’il te plaît va à Stinson et rends visite à tes amis. »
Il hésite pendant quelques secondes avant de prendre le billet, souriant de son sourire édenté.
ADAM : « Vraiment ? Merci frangin. Merci.»

Tant de fois ai-je commencé une journée avec de bonnes intentions qui ne se sont jamais transformées en actions… comme prendre la guitare qui se sent si seule dans un coin de mon bureau ces derniers mois, comme me promener dans la forêt au lieu de rester planté devant Facebook. Comme aller à la plage.

Pas aujourd’hui.

Aujourd’hui Adam était là pour me rappeler combien j’ai de la chance d’avoir les moyens de faire ce que j’aime. Il est si facile de se laisser prendre dans la routine et d’abandonner les choses simples qui nous apportent du bonheur. Aujourd’hui je me donne du temps libre. Aujourd’hui j’ouvre le toit du cabriolet, je traverse le Golden Gate Bridge, et je conduis sur la California Highway 1, le long de l’Océan Pacifique.

Aujourd’hui je vais à Stinson Beach. Merci Adam.

Cédric, le 20 janvier 2013

Oct 142012
 

Récemment je me suis replongé avec délectation dans l’œuvre si originale de Daniel Pennac, son monde farfelu et attachant, et ses personnages plus vrais que nature.

Voici quelques unes de mes pensées préférées issues des trois premiers livres de la saga de Benjamin Malaussène : « Au Bonheur des Ogres », « La Fée Carabine » et « La Petite Marchande de Prose ».

Un ivrogne, ça raconte n’importe quoi, surtout la vérité.

On croit qu’on amène son chien pisser midi et soir. Grave erreur : ce sont les chiens qui nous invitent deux fois par jour à la méditation.

Ce sont rarement les réponses qui apportent la vérité, mais l’enchaînement des questions.

Le bonheur individuel se doit de produire des retombées collectives, faute de quoi, la société n’est qu’un rêve de prédateur.

Etre libre, c’est d’abord être libéré du besoin de comprendre.

La mémoire, c’est l’imagination à l’envers.

Si vous voulez vraiment rêver, réveillez-vous…

Mais il y a pire que l’imprévu, ce sont les certitudes !

Quand la vie ne tient qu’à un fil, c’est fou le prix du fil !

Les mots, comme les armes, partent parfois tout seuls.

Si vous ne connaissez pas le monde de Pennac, je vous le recommande chaudement. Et si vous y avez déjà goûté, pourquoi ne pas en reprendre une assiette ?

Cédric

Oct 082012
 

Prétendant lire les messages sur son téléphone portable, le King observe discrètement le couple aisé qui sort du restaurant français au coin de la Plaza, la chemise blanche de l’homme et la robe de soirée de la femme brillant sous le clair de lune qui baigne la ville de Panama dans une lueur pâle. L’homme bien habillé essaie d’arrêter un taxi, trop tard : la voiture jaune passe sans ralentir et tourne au coin de la rue. Le King ignore le couple – pour le moment. Le temps joue pour lui.

Un énorme 4×4 noir et rutilant pénètre la Plaza, cachant ses occupants derrière un voile de vitres fumées. Le King lève un bras tandis que l’autre escamote le téléphone dans une poche de chemise. Puis il aide patiemment le conducteur à caser sa voiture éléphantesque dans la seule place de parking disponible. La vitre noire descend de cinq centimètres et deux doigts manucurés sortent, tenant quelques billets.

Le couple attend toujours. Le King marche vers eux et offre ses services. Instantanément un taxi jaune entre sur la Plaza. Le King se jette devant les roues pour arrêter la voiture, puis se glisse vers l’arrière, ouvre la portière et fait la révérence. Une main plonge dans une poche bien remplie ; des dollars apparaissent et s’évanouissent promptement dans un poli « Merci, Monsieur. Bonne nuit. »

Pourquoi chercher du boulot quand on peut être le King du Parking ?

 

Cédric, 7 octobre 2012

Sep 282012
 

Aéroport de Los Angeles. Je choisis un sandwich et le tends à la caissière.
- « Bonsoir, comment allez-vous ? » demande t-elle.
J’ouvre la bouche pour glisser un « Bien, et vous ? » aussi poli qu’automatique mais à la place je me sens poussé à dire la vérité :
- « En fait je suis épuisé. La journée a été longue. La semaine aussi. »
- « Je suis fatiguée moi aussi. Je n’arrivais pas à dormir la nuit dernière. Est-ce que ça vous arrive aussi parfois ? »
- « Oh oui. Le corps est fatigué mais le cerveau ne veut pas s’arrêter. »
Bientôt nous tapons la discute comme de vieux amis, révélant nos trucs pour trouver le sommeil lors de ces longues nuits où compter les moutons n’est pas suffisant. J’aime me concentrer sur ma respiration. Elle préfère se lever et boire un verre de lait. Nous rions. Quand il est temps de dire au revoir nous ne sommes plus des inconnus. Nous avons établi une connexion. L’échange était réel.

Plus tard quand le personnel de bord appelle les passagers de Première Classe à embarquer dans l’avion mes pensées errent. J’imagine ce que le monde serait si nous disions ce que nous pensons à la place de toujours jouer un rôle et de donner la réponse attendue…

Dîner dans un restaurant huppé :
- Comment est votre poisson du jour ?
- A moins que vous ne vouliez être malade il serait plus sage de commander du poulet.

Durant une réunion d’affaires :
- Vous voulez commander des sandwichs et continuer à bosse en mangeant ?
- Non. Je préfère sortir de cette salle de réunion déprimante.
- Super idée ! On peut pique-niquer dans le parc au coin de la rue.

De bon matin à l’accueil de l’hôtel :
- Avez-vous bien dormi ?
- Non. Les voisins ont fait crac-crac jusqu’à 3h du matin.
- Je sais. Ils m’ont empêché de dormir aussi.

La voix dans le haut-parleur appelle mon groupe pour l’embarquement. Alors que je monte dans l’avion l’hôtesse répète les mêmes mots à chaque passager :
- « Bienvenue à bord. Comment allez-vous ? »
Je hoche la tête, un faux sourire aux lèvres.

Être un robot est tellement plus facile que d’être humain.

 

Cédric, 27 Septembre 2012

Sep 012012
 

Il se promène sur Clayton Street, descendant une de ces collines abruptes qui font le renom de San Francisco. Le déambulateur se détache à peine du sol, se déplace de quelques centimètres et se repose sur le trottoir : un pas en avant. Il sourit. Deux mains familières tiennent ses hanches avec fermeté mais en douceur : elle marche juste derrière lui, suivant ses pas sans effort. Son ange. La femme qu’il aime de tout son cœur, celle dont la présence légère lui apporte tant de bonheur, jour après jour. Ils chantent en chœur, la mélodie allègre de leurs âmes résonnant dans leurs voix frêles et délicates. Comme nos chemins se croisent tous deux lèvent la tête, souriant et chantant à l’unisson.

Ce qui compte dans la vie ce n’est pas d’aller vite ou d’aller loin, c’est de chanter et d’apprécier chaque pas du voyage.

 

Cédric, 1er septembre 2012