Category Archives: Amérique Latine

Plaza Catedral, Casco Viejo, Panama

Le King du Parking

Prétendant lire les messages sur son téléphone portable, le King observe discrètement le couple aisé qui sort du restaurant français au coin de la Plaza, la chemise blanche de l’homme et la robe de soirée de la femme brillant sous le clair de lune qui baigne la ville de Panama dans une lueur pâle. L’homme bien habillé essaie d’arrêter un taxi, trop tard : la voiture jaune passe sans ralentir et tourne au coin de la rue. Le King ignore le couple – pour le moment. Le temps joue pour lui.

Un énorme 4×4 noir et rutilant pénètre la Plaza, cachant ses occupants derrière un voile de vitres fumées. Le King lève un bras tandis que l’autre escamote le téléphone dans une poche de chemise. Puis il aide patiemment le conducteur à caser sa voiture éléphantesque dans la seule place de parking disponible. La vitre noire descend de cinq centimètres et deux doigts manucurés sortent, tenant quelques billets.

Le couple attend toujours. Le King marche vers eux et offre ses services. Instantanément un taxi jaune entre sur la Plaza. Le King se jette devant les roues pour arrêter la voiture, puis se glisse vers l’arrière, ouvre la portière et fait la révérence. Une main plonge dans une poche bien remplie ; des dollars apparaissent et s’évanouissent promptement dans un poli « Merci, Monsieur. Bonne nuit. »

Pourquoi chercher du boulot quand on peut être le King du Parking ?

 

Cédric, 7 octobre 2012

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San Francisco in the morning fog

Que le brouillard se dissipe

Cela fait deux semaines que nous sommes revenus d’une année d’aventures nomades sur les routes d’Amérique Latine pour retrouver une vie sédentaire à San Francisco. Peu importe où nous allons et à qui nous parlons, une seule question est sur toutes les lèvres: « Ça fait quoi d’être de retour ? »

Ma réponse honnête est que je suis ravi. J’aime San Francisco avec ses rues en pente et ses maisons de guingois, ses gens pleins de vie, de couleur et de gentillesse, ses parcs secrets et son climat mystérieux. A peine quelques jours après notre atterrissage j’étais au dojo pour donner une grande accolade venant du cœur à ma Maîtresse de karaté et reprendre mon entraînement en arts martiaux. Il n’y a aucun autre endroit au monde où je préfèrerais vivre qu’à San Francisco.

Pourtant quelque chose ne va pas.

Le calme a disparu. Le cerveau a pris le dessus. Je vis dans un monde de listes de choses à faire. Trouver un logement, emménager, acheter des meubles, trouver une voiture, et puis surtout : gagner de l’argent. Penser, s’inquiéter, chercher, planifier, faire – et recommencer.

Quand nous voyagions au travers de montagnes grandioses dans la cordillère des Andes ou de plaines à perte de vue en Patagonie mon monde était net et précis, plein de soleil et de couleurs éclatantes. Maintenant il est couvert d’un épais manteau de brouillard, comme San Francisco par un matin d’été. En regardant par la fenêtre de notre petite bicoque perchée sur une colline, je sais qu’il y a des maisons, des rues, et même un océan à proximité mais tout ce que mes yeux perçoivent est un flou cotonneux.

Ce brouillard c’est la voix dans ma tête qui parle constamment du passé et du futur, le flot incessant de pensées qui remplit le temps et l’espace jusqu’à ce que le présent n’existe plus.

C’est un truc du cerveau, une illusion optique.

Lentement des silhouettes apparaissent, d’abord des ombres fantomatiques puis des formes, de plus en plus nettes. Comme le vent souffle le brouillard recule telle une portion géante de barbe à papa étirée jusqu’à s’effilocher. Bientôt un morceau de ciel bleu apparaît, suivi de maisons, de rues, de collines, d’arbres, puis des eaux bleues-vertes de la baie de San Francisco.

Je respire profondément et apprécie l’air qui entre dans mes poumons, remplissant d’énergie chaque cellule de mon corps, revigorant mon âme. Les pensées rapetissent et disparaissent dans ma tête alors que je quitte le passé et le futur pour me concentrer sur ce qui se passe à cet instant. Pas de problèmes, pas de soucis, pas de stress, juste de la conscience.

Le brouillard mental a disparu. Le calme prend sa place. De nouveau le monde est éclatant et coloré.

 

Cédric, le 5 août 2012

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Endings lead to new beginnings

Fins et Commencements

Un an, deux semaines et un jour. Une partie de moi dit que rien n’a changé pendant que l’autre dit que tout est différent. Nous avons parcouru plus de 30.000 kilomètres en voiture depuis San Francisco jusqu’à Ushuaia, la fin du monde. A présent nous sommes de retour, et par une curieuse ironie du sort nous logeons dans le même appartement de location qu’avant de nous lancer dans ce périple. Le sentiment de déjà vu est irrésistible.

« D’ici trois jours, » écrit Paolo Coelho, « lorsque nous serons de retour dans notre routine quotidienne, il semblera que nous ne sommes jamais partis et n’avons jamais fait ce long voyage. Nous avons les photos, les billets, les souvenirs, mais le temps – le seul maître éternel et absolu de nos vies – nous dira : Tu n’as jamais quitté cette maison, cette pièce, cet ordinateur. » Les rues de San Francisco sont remplies de la même énergie positive. Les touristes mangent de la cuisine italienne et profitent du soleil à North Beach. Les locaux se plaignent des loyers si chers. Les gens prennent le bus et le métro en consultant Facebook sur leurs portables. La blogosphère spécule sur la nouvelle version de l’iPhone. « Non, rien n’a changé, » continue Coelho, « mais nous – qui sommes partis en quête de notre royaume et avons découvert des contrées que nous n’avions jamais vues – savons que nous sommes différents. Cependant, plus nous essayons d’expliquer, plus nous allons nous persuader nous-mêmes que ce voyage, comme tous les autres, existe seulement dans notre mémoire. Peut-être que nous le raconterons à nos petits-enfants ou peut-être même que nous écrirons un livre sur le sujet, mais que dirons-nous exactement ? Rien, ou peut-être seulement ce qui s’est passé en-dehors, pas ce qui a changé en-dedans. »

Le monde autour de moi peut sembler le même, les gens autour de moi peuvent se comporter de même, mais tout est différent – parce que je suis différent. Le monde n’existe qu’à travers de mes yeux, de ma conscience. Alors les changements profonds qui se sont produits en moi au cours de ce voyage créent un nouveau monde.

Comme un voyage s’achève, au-delà de l’illusion de la monotonie, une nouvelle vie commence aujourd’hui.

 

Cédric, le 21 juillet 2012

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