Oct 082012
 

Prétendant lire les messages sur son téléphone portable, le King observe discrètement le couple aisé qui sort du restaurant français au coin de la Plaza, la chemise blanche de l’homme et la robe de soirée de la femme brillant sous le clair de lune qui baigne la ville de Panama dans une lueur pâle. L’homme bien habillé essaie d’arrêter un taxi, trop tard : la voiture jaune passe sans ralentir et tourne au coin de la rue. Le King ignore le couple – pour le moment. Le temps joue pour lui.

Un énorme 4×4 noir et rutilant pénètre la Plaza, cachant ses occupants derrière un voile de vitres fumées. Le King lève un bras tandis que l’autre escamote le téléphone dans une poche de chemise. Puis il aide patiemment le conducteur à caser sa voiture éléphantesque dans la seule place de parking disponible. La vitre noire descend de cinq centimètres et deux doigts manucurés sortent, tenant quelques billets.

Le couple attend toujours. Le King marche vers eux et offre ses services. Instantanément un taxi jaune entre sur la Plaza. Le King se jette devant les roues pour arrêter la voiture, puis se glisse vers l’arrière, ouvre la portière et fait la révérence. Une main plonge dans une poche bien remplie ; des dollars apparaissent et s’évanouissent promptement dans un poli « Merci, Monsieur. Bonne nuit. »

Pourquoi chercher du boulot quand on peut être le King du Parking ?

 

Cédric, 7 octobre 2012

Aug 062012
 

Cela fait deux semaines que nous sommes revenus d’une année d’aventures nomades sur les routes d’Amérique Latine pour retrouver une vie sédentaire à San Francisco. Peu importe où nous allons et à qui nous parlons, une seule question est sur toutes les lèvres: « Ça fait quoi d’être de retour ? »

Ma réponse honnête est que je suis ravi. J’aime San Francisco avec ses rues en pente et ses maisons de guingois, ses gens pleins de vie, de couleur et de gentillesse, ses parcs secrets et son climat mystérieux. A peine quelques jours après notre atterrissage j’étais au dojo pour donner une grande accolade venant du cœur à ma Maîtresse de karaté et reprendre mon entraînement en arts martiaux. Il n’y a aucun autre endroit au monde où je préfèrerais vivre qu’à San Francisco.

Pourtant quelque chose ne va pas.

Le calme a disparu. Le cerveau a pris le dessus. Je vis dans un monde de listes de choses à faire. Trouver un logement, emménager, acheter des meubles, trouver une voiture, et puis surtout : gagner de l’argent. Penser, s’inquiéter, chercher, planifier, faire – et recommencer.

Quand nous voyagions au travers de montagnes grandioses dans la cordillère des Andes ou de plaines à perte de vue en Patagonie mon monde était net et précis, plein de soleil et de couleurs éclatantes. Maintenant il est couvert d’un épais manteau de brouillard, comme San Francisco par un matin d’été. En regardant par la fenêtre de notre petite bicoque perchée sur une colline, je sais qu’il y a des maisons, des rues, et même un océan à proximité mais tout ce que mes yeux perçoivent est un flou cotonneux.

Ce brouillard c’est la voix dans ma tête qui parle constamment du passé et du futur, le flot incessant de pensées qui remplit le temps et l’espace jusqu’à ce que le présent n’existe plus.

C’est un truc du cerveau, une illusion optique.

Lentement des silhouettes apparaissent, d’abord des ombres fantomatiques puis des formes, de plus en plus nettes. Comme le vent souffle le brouillard recule telle une portion géante de barbe à papa étirée jusqu’à s’effilocher. Bientôt un morceau de ciel bleu apparaît, suivi de maisons, de rues, de collines, d’arbres, puis des eaux bleues-vertes de la baie de San Francisco.

Je respire profondément et apprécie l’air qui entre dans mes poumons, remplissant d’énergie chaque cellule de mon corps, revigorant mon âme. Les pensées rapetissent et disparaissent dans ma tête alors que je quitte le passé et le futur pour me concentrer sur ce qui se passe à cet instant. Pas de problèmes, pas de soucis, pas de stress, juste de la conscience.

Le brouillard mental a disparu. Le calme prend sa place. De nouveau le monde est éclatant et coloré.

 

Cédric, le 5 août 2012

Jul 212012
 

Un an, deux semaines et un jour. Une partie de moi dit que rien n’a changé pendant que l’autre dit que tout est différent. Nous avons parcouru plus de 30.000 kilomètres en voiture depuis San Francisco jusqu’à Ushuaia, la fin du monde. A présent nous sommes de retour, et par une curieuse ironie du sort nous logeons dans le même appartement de location qu’avant de nous lancer dans ce périple. Le sentiment de déjà vu est irrésistible.

« D’ici trois jours, » écrit Paolo Coelho, « lorsque nous serons de retour dans notre routine quotidienne, il semblera que nous ne sommes jamais partis et n’avons jamais fait ce long voyage. Nous avons les photos, les billets, les souvenirs, mais le temps – le seul maître éternel et absolu de nos vies – nous dira : Tu n’as jamais quitté cette maison, cette pièce, cet ordinateur. » Les rues de San Francisco sont remplies de la même énergie positive. Les touristes mangent de la cuisine italienne et profitent du soleil à North Beach. Les locaux se plaignent des loyers si chers. Les gens prennent le bus et le métro en consultant Facebook sur leurs portables. La blogosphère spécule sur la nouvelle version de l’iPhone. « Non, rien n’a changé, » continue Coelho, « mais nous – qui sommes partis en quête de notre royaume et avons découvert des contrées que nous n’avions jamais vues – savons que nous sommes différents. Cependant, plus nous essayons d’expliquer, plus nous allons nous persuader nous-mêmes que ce voyage, comme tous les autres, existe seulement dans notre mémoire. Peut-être que nous le raconterons à nos petits-enfants ou peut-être même que nous écrirons un livre sur le sujet, mais que dirons-nous exactement ? Rien, ou peut-être seulement ce qui s’est passé en-dehors, pas ce qui a changé en-dedans. »

Le monde autour de moi peut sembler le même, les gens autour de moi peuvent se comporter de même, mais tout est différent – parce que je suis différent. Le monde n’existe qu’à travers de mes yeux, de ma conscience. Alors les changements profonds qui se sont produits en moi au cours de ce voyage créent un nouveau monde.

Comme un voyage s’achève, au-delà de l’illusion de la monotonie, une nouvelle vie commence aujourd’hui.

 

Cédric, le 21 juillet 2012

Jul 022012
 

Cela fait exactement un an que Mai et moi avons quitté tout ce que nous possédions et tous ceux que nous connaissions, sommes montés dans notre voiture avec nos valises et nos 2 chiens, et sommes partis de San Francisco en direction du Mexique et de l’Amérique Centrale. Depuis nous en avons parcouru du chemin. Nous avons vu des endroits magnifiques et rencontré des gens merveilleux, et nous sommes allés beaucoup plus loin que nous l’aurions cru, atteignant même la fin du monde : Ushuaia (en Terre de Feu). Pour cet anniversaire très spécial je partage les mots d’un grand chansonnier (Jean-Jacques Goldman) :

On partira de nuit, l’heure où l’on doute
Que demain revienne encore
Loin des villes soumises, on suivra l’autoroute
Ensuite on perdra tous les Nords

On laissera nos clés, nos cartes et nos codes
Prisons pour nous retenir
Tous ces gens qu’on voit vivre comme s’ils ignoraient
Qu’un jour il faudra mourir

Et qui se font surprendre au soir

Oh Belle, on ira
On partira toi et moi, où ?, je sais pas
Y’a que les routes qui sont belles
Et peu importe où elles nous mènent
Oh Belle, on ira, on suivra les étoiles et les chercheurs d’or
Si on en trouve, on cherchera encore

On n’échappe à rien pas même à ses fuites
Quand on se pose on est mort
Oh j’ai tant obéi, si peu choisi petite
Et le temps perdu me dévore

On prendra les froids, les brûlures en face
On interdira les tiédeurs
Des fumées, des alcools et des calmants cuirasses
Qui nous ont volé nos douleurs
La vérité nous fera plus peur

Oh Belle, on ira
On partira toi et moi, où ?, je sais pas
Y’a que les routes qui tremblent
Les destinations se ressemblent
Oh Belle, tu verras
On suivra les étoiles et les chercheurs d’or
On s’arrêtera jamais dans les ports

Belle, on ira
Et l’ombre ne nous rattrapera peut-être pas
On ne changera pas le monde
Mais il nous changera pas
Ma Belle, tiens mon bras
On sera des milliers dans ce cas, tu verras
Et même si tout est joué d’avance, on ira, on ira

Même si tout est joué d’avance
A côté de moi,
Tu sais y’a que les routes qui sont belles
Et crois-moi, on partira, tu verras
Si tu me crois, Belle
Si tu me crois, Belle
Un jour on partira
Si tu me crois, Belle
Un jour

En ce jour je suis heureux que nous soyons partis. Être sur la route pendant si longtemps m’a changé. Je ne verrai plus jamais la vie de la même manière, et je suis très reconnaissant que ma partenaire dans la vie, ma Belle Mai, ait eu la passion, le courage et la volonté de s’engager dans cette aventure avec moi… chacun de nous n’aurait sans doute pas pu aller au bout sans l’autre.

Un jour on ira… encore.

Cédric, 2 juillet 2012

May 262012
 

Kike se tient sur la plaza, discutant avec son collègue. Ils viennent juste de réprimander un groupe de motards étrangers pour avoir pris un sens interdit. Cusco est un endroit formidable à visiter mais la conduite y est délicate, surtout dans le quartier de San Blas, un labyrinthe de ruelles étroites de pavés en sens unique. Je marche vers les deux hommes en uniforme et leur demande si cette place est un bon endroit pour garer ma voiture. Les policiers semblent serviables alors je poursuis avec ma vraie question : où puis-je trouver un bon hôtel qui accepte nos deux chiens ? Kike feuillète une pile de cartes de visite sorties de la poche de son uniforme et il compose des numéros sur son téléphone portable. En quelques minutes il a trouvé un logement convenable et il dit qu’il va me montrer comment m’y rendre… mais d’abord il faut que j’amène mon véhicule jusqu’ici. Le collègue de Kike l’interrompt : parlant a vitesse accélérée en Espagnol il objecte qu’il faudrait alors que je prenne le sens interdit et ils devraient me verbaliser. Les deux hommes conversent en Quechua pendant quelques secondes puis Kike se tourne vers moi le sourire aux lèvres : « Va chercher ta voiture, je vais bloquer le trafic dans la rue pour que tu puisses passer. » D’instinct je décide de faire confiance à cet homme. Je cours à la voiture, explique à Mai que nous allons prendre une rue à sens unique dans le mauvais sens pour retrouver un ami policier mais ce n’est pas grave car il va bloquer le trafic pour nous. Elle accepte l’explication avec un éclat de rire – peut-être croit-elle que je viens de disjoncter.

Avant que nous prenions le virage fatidique pour entrer dans la rue en sens interdit, un passant agite les bras et remue la tête : « Vous ne pouvez pas faire ça ! » Et bien si, nous pouvons. En tous cas je l’espère. Lentement j’entre dans la ruelle. Mon cœur bat la chamade pendant quelques secondes jusqu’à ce que j’aperçoive la veste jaune fluorescente de Kike et son visage souriant. Il semble ne pas entendre les sons de klaxon venant de l’embouteillage qu’il vient de provoquer pour nous. Nous arrivons sur la plaza et attendons que le policier de courte taille nous rejoigne. Kike et moi parcourons le plan de la ville ensemble et il se rend à la conclusion évidente : « Tu vas te perdre, c’est trop compliqué. » Un bref coup d’œil sur nos sièges arrières couverts de valises lui révèle que nous ne pouvons pas le prendre à bord, alors il improvise une solution : « Je vais trouver un taxi et vous montrer le chemin. Suivez-moi ! » Mai et moi nous jetons un regard incrédule. Nous savons tous deux que Kike s’attend à une sorte de pourboire pour tout ça… mais nous avons vraiment besoin d’aide. Je suis totalement opposé au principe des pots-de-vin, mais serait-ce vraiment un pot-de-vin ? Il n’y a pas de piège, pas d’intimidation et pas de chantage, juste un flic qui se décarcasse pour nous aider. Ma décision est prise : Oui, je peux donner un pourboire à Kike sans enfreindre mes principes moraux. Pendant ce temps il arrête un taxi et saute à bord.

Nous commençons à suivre le véhicule dans les rues en mouchoir de poche de Cusco à bord de notre 4×4 de taille américaine et aux plaques Californiennes, causant la stupéfaction des passants. Les allées minuscules du quartier de San Blas bienôt font place aux grandes avenues autour de la Plaza de Armas. Le taxi s’arrête devant un hôtel. Kike en sort, bondissant, nous fait signe de l’attendre et entre dans le hall. Puis en ressort, bondissant de la même manière, et se pose sur le siège passager. Quelques centaines de mètres plus tard nous nous arrêtons devant un autre hôtel et Kike bondit de nouveau hors de la voiture. Nous réalisons qu’l ne nous a pas trouvé un hôtel : il est en train d’en chercher un. Cette fois-ci il nous fait signe depuis le hall : « Venez donc ! » Il en ressort que l’hôtel a des chambres libres et que le prix est raisonnable mais les lieux ont grandement besoin d’être rénovés. La femme à l’accueil me montre la chambre : petite, obscure, légèrement malodorante, douche vétuste, pas d’accès Internet. Je la remercie et lui dis que je fais réfléchir, ce qui veut comme nous le savons tous les deux qu’elle ne me reverra jamais.

De retour dans la rue je remercie Kike pour son aide et je lui remets l’équivalent de 20 dollars de pourboire. Un grand sourire se trace d’une oreille à l’autre. Il place l’argent dans son portefeuille anémique. Nous nous serrons la main et je remonte au volant. Je m’attends à ce qu’il disparaisse immédiatement mais il paie sa course de taxi et revient vers nous. « Il y a un autre hôtel au coin de la rue, voulez-vous le voir ? » Kike a déjà reçu son pourboire, alors pourquoi continue t-il à vouloir nous aider ? La vérité est simple : l’argent n’a jamais été son vrai mobile. Nous montons l’escalier pour gagner un hall assez louche. « Cet endroit est plus économique ! » Il en rayonne de fierté. Je jette un œil poli à la chambre et me rends compte que malgré les bonnes intentions de Kike nos critères de sélection d’un hôtel divergent totalement.

Nous nous disons au revoir de nouveau, cette fois-ci pour de bon. Il me tape sur l’épaule comme seuls les amis savent le faire, me souhaite une bonne continuation et saute à l’arrière d’un taxi guère plus grand qu’un pot de yaourt. Kike nous fait au revoir de la main jusqu’à ce que la voiture miniature disparaisse au tournant.

 

Cédric, 25 Mai 2012

May 112012
 

Ayant voyagé avec 2 chiens pendant 10 mois et près de 17.000km, nous avons entendu beaucoup de commentaires intéressants de la part du personnel des hôtels sur les animaux de compagnie. Il est vrai qu’il y a un risque à laisser des animaux entre dans une chambre d’hôtel : ils pourraient être bruyants, ils pourraient être sales ou malodorants, et ils pourraient faire des dégâts. Il est facile d’oublier que de nombreux humains sont bruyants, que certains sont plutôt sales ou malodorants (avez-vous déjà été dans une chambre où quelqu’un a fumé ?) et j’ai personnellement cassé bien plus d’objets domestiques que mes chiens. Réflexion faite, les jeunes enfants causent souvent plus de perturbations au calme et à la propreté d’un hôtel que les chiens… mais comment est-ce que les gens réagiraient si les hôtels traitaient les voyageurs avec des enfants de la même manière que ceux avec des animaux de compagnie ? Voici quelques exemples :

- Vous êtes les bienvenus ici mais nous ne pouvons accepter vos enfants : c’est contraire au règlement de l’hôtel.

- Est-ce que vous enfants sont bien dressés ? Sont-ils bruyants ? Où font-ils leurs besoins ?

- Nous n’acceptons pas les enfants mais nous connaissons quelqu’un qui peut les garder pendant votre séjour.

- Les enfants ne sont pas autorisés dans l’établissement mais vous pouvez les laisser dans votre voiture, le parking est très sûr et normalement il ne gèle pas pendant la nuit.

- De quel genre d’enfants s’agit-il ? De quelle race ? Combien pèsent-ils ?

- Nous serions ravis de vous avoir en tant que clients, vous et vos enfants, mais nous avons déjà 15 enfants dans la propriété alors nous ne pouvons pas en recevoir plus.

- Est-ce que vos enfants mordent ?

- Vos enfants ne peuvent pas entrer dans l’établissement pour des raisons d’hygiène mais nous avons des cages pour eux dans l’arrière-cour.

Pour être honnête, voyager avec nos chiens est une expérience formidable : nous séjournons dans des hôtels où le personnel aime les animaux, et cela fait toute la différence. Nos amis à quatre pattes deviennent rapidement les mascottes du lieu, et quand le moment vient de dire au-revoir je suis convaincu qu’ils seront plus regrettés que nous…

Cédric, 11 mai 2012
PS: Non, je ne suis pas du genre à prendre mes chiens pour des enfants !